Comment le Strategic Workforce Planning peut sauver la Galaxie (Foundation)
(et votre entreprise)
[Alerte spoiler]
Si vous regardez la série Foundation diffusée sur Apple +, l’article qui suit peut vous divulgâcher la suite de la saison 3 en cours actuellement. Si vous avez lu les romans et en avez un bon souvenir, vous pouvez passer directement au paragraphe suivant si vous souhaitez gagner du temps.
Au croisement de cette étude, vous trouverez:
Une œuvre de Science-fiction: le cycle de Fondation d’Isaac Asimov.
Un sujet RH: le Strategic Workforce Planning (une déclinaison de la GEPP en France)
Deux articles: un sur la chute de Nokia, et un autre de McKinsey sur la criticité du Strategic Workforce Planning à l’ère de l’IA.
Comme d’habitude, je vous partage toutes les références à la fin.
Les acteurs jouant les rôles de Hari Seldon, Gaal Dornick, l’Empereur Cleon et le Mulet dans la série télévisée Foundation actuellement en cours de diffusion sur Apple + (3 saisons).
Fondation est une œuvre de science-fiction magistrale imaginée par Isaac Asimov, une saga où se déploie le destin de l’humanité à l’échelle de la galaxie, dans un lointain futur faisant suite au Cycle des Robots que nous avons évoqué dans le premier article de The HR Singularity.
L’histoire s’ouvre sur l’annonce de la lente agonie de l’Empire Galactique, civilisation titanesque unissant des millions de mondes, désormais minée par la décadence. Sa chute n’est plus qu’une question de temps, et avec elle s’annonce une ère de ténèbres où régneront chaos et barbarie pour des millénaires.
C’est alors qu’émerge Hari Seldon, mathématicien visionnaire, père d’une discipline inédite : la psychohistoire. Fondée sur une intuition prodigieuse, elle postule qu’un individu isolé demeure imprévisible, mais que les foules, elles, obéissent à des lois statistiques immuables. En mariant mathématiques, histoire et sociologie, Seldon parvient à dresser la carte de l’avenir sur des siècles entiers – une forme d’analyse prédictive avant l’heure, préfigurant ce que nous appellerions aujourd’hui le Big Data, et cela dès 1951!
Ses calculs sont sans appel : l’Empire s’effondrera.
Pourtant, un chemin subsiste pour réduire la durée des âges sombres, à non pas trente millénaires, mais à peine mille ans : la création d’une Fondation, une communauté de savants vouée à préserver et transmettre l’héritage du savoir humain. Sous sa conduite, elle deviendra le flambeau destiné à hâter la renaissance d’un nouvel Empire.
La saga suit le destin de cette Fondation, d’abord modeste groupe d’encyclopédistes relégués sur une planète périphérique, bientôt force politique, scientifique et commerciale incontournable. Crise après crise, menace après menace, ses membres découvrent que rien n’a été laissé au hasard : chacune des épreuves auxquelles ils sont confrontés, loin d’être fortuite, avait été prévue par Seldon. Ces événements portent un nom – les Crises Seldon – autant de jalons dans le déroulement inexorable du plan.
Cependant la psychohistoire, aussi puissante soit-elle, demeure imparfaite : science des foules et des vastes courants de l’Histoire, elle se heurte à l’impact imprévisible d’individus d’exception, dont la volonté pourrait infléchir le destin collectif.
Ainsi surgit le Mulet, un mutant, capable de manipuler les émotions humaines. Sous l’assaut de cette anomalie vivante, l’édifice savamment construit de Hari Seldon vacille, et la Première Fondation chancelle. Mais le savant avait prévu une sauvegarde : une Seconde Fondation, dissimulée dans l’ombre, observatrice patiente et correctrice des dérives du Plan.
Contrairement à la Première, qui repose sur la science et la technologie, la Seconde Fondation cultive les pouvoirs de l’esprit. Ses membres, descendants d’une lignée soigneusement sélectionnée, ont développé des capacités télépathiques et un art subtil du contrôle mental.
Leur victoire contre le Mulet se joue en trois temps :
Observation silencieuse – La Seconde Fondation laisse d’abord le Mulet étendre son pouvoir, tout en étudiant ses méthodes et ses faiblesses.
Patience stratégique – Plutôt que de l’affronter militairement (ce qui serait voué à l’échec), elle attend le moment où son empire devient dépendant de sa seule volonté.
Intervention ciblée – Les télépathes de la Seconde Fondation, patiemment entraînés sur des années, parviennent à agir directement sur le Mulet lui-même, non pas en le détruisant, mais en altérant ses émotions et sa perception du monde. Ils neutralisent son ambition en le détournant de sa quête de conquête universelle.
Le Mulet n’est donc pas « vaincu » par les armes, mais reconnu en tant que risque existentiel, et atténué. Son empire, bâti sur sa seule personnalité, ne survit pas à l’érosion subtile opérée par la Seconde Fondation. Une fois sa menace écartée, l’Histoire reprend peu à peu le cours prévu par Seldon.
Et si cette victoire nous offrait une métaphore puissante pour la pratique du Strategic Workforce Planning (SWP) d’aujourd’hui ?
La psychohistoire en bref:
Objet : prédire l’avenir des sociétés humaines à grande échelle.
Méthode : combiner mathématiques, statistiques, histoire et psychologie.
Limites : efficace pour des millions d’individus, mais impuissante face aux choix isolés d’un seul être exceptionnel.
Finalité : utiliser la prévision à long terme pour guider les actions présentes et réduire l’incertitude.
Le Mulet, une incarnation de la disruption.
Le Mulet est une anomalie : un individu imprévisible qui perturbe un plan conçu pour des siècles, pourtant basé sur la meilleure analyse prédictive qu’il soit possible de concevoir (la psychohistoire).
Dans le monde de l’entreprise, le Mulet c’est l’équivalent d’une disruption telle que :
• une rupture technologique comme l’IA générative,
• un choc économique ou géopolitique qui rend les prévisions obsolètes,
• ou une pénurie soudaine de compétences critiques (départ soudain et non anticipé de plusieurs experts techniques).
A la manière du Mulet, ces événements échappent aux modèles linéaires et viennent mettre au défi la résilience de nos organisations.
La Seconde Fondation : une équipe de développement RH, architectes invisibles des talents.
La Seconde Fondation ne lutte pas frontalement. Elle agit dans l’ombre, sur le long terme, en influençant et en structurant les forces humaines.
Leur stratégie fait écho aux piliers du SWP:
• Cartographier les compétences à grande échelle, comme un plan Seldon du capital humain.
• Surveiller les signaux faibles pour anticiper les anomalies dimensionnantes (le Mulet d’aujourd’hui pouvant être l’émergence rapide d’une nouvelle technologie, un concurrent imprévu ou un besoin métier émergeant soudainement).
• Déployer des leviers peu visibles dans l’immédiat mais décisifs sur la durée : culture d’entreprise, formation continue, mobilité interne, attractivité, engagement.
• Garantir la résilience plutôt que la prévisibilité: accepter que le futur n’est pas parfaitement prédictible, mais qu’ une organisation agile et innovante peut s’y adapter grâce à son tissu de compétences et de talents vivants.
Application pour les équipes RH d’aujourd’hui
La victoire sur le Mulet ne repose pas sur la force brute, mais sur la préparation, l’adaptabilité et l’intelligence collective.
Dans le monde de l’entreprise, le cas Nokia en est un contre-exemple flagrant: un leader mondial qui, confronté à une rupture technologique (l’arrivée des smartphones), n’a pas su écouter les signaux et faire preuve de l’agilité nécessaire pour réagir à temps (Cf l’article publié par Sunrise Geek, The story of Nokia).
Aujourd’hui, c’est bien évidemment le développement des IA qui vient bouleverser les plans de chaque entreprise, mais aussi les conflits géopolitiques, l’instabilité politique en France…
Pour vos équipes de développement RH, cela signifie :
• Penser au-delà des effectifs : raisonner en compétences, en écosystèmes et en capacités d’apprentissage.
• Scénariser les futurs possibles : comme le plan Seldon, construire des hypothèses multiples plutôt que parier sur une seule trajectoire.
• Développer une force d’influence douce : promouvoir une culture d’apprentissage, d’innovation et de résilience invisible, mais structurante, et mettre en place des plans de succession robustes qui permettront à l’entreprise de s’adapter plus vite lorsqu’elle sera confrontée à sa prochaine crise.
• Accepter que des « Mulets » surgiront toujours, et que le rôle du RH stratégique n’est pas de les empêcher d’exister, mais de s’assurer que l’organisation saura absorber le choc.
En résumé :
A travers le Strategic Workforce Planning, l’équipe en charge du développement RH peut être ce que la Seconde Fondation est au Plan Seldon : une structure discrète, patiente, stratégique qui garantit que l’histoire ne dévie pas trop de son cap, malgré les anomalies, en rendant l’entreprise plus résiliente.
Et vous, quels sont vos “Mulets” RH ?
Pour conclure, je vous propose la trame narrative de Fondation vue comme une leçon de Strategic Workforce Planning, en 5 points:
1. Le Mulet = la disruption imprévisible
• Dans le roman : le Mulet est un individu mutant, impossible à anticiper par la psychohistoire.
• En RH / Organisation : c’est l’équivalent d’une rupture brutale dans le marché du travail (pénurie soudaine de talents, révolution technologique, crise géopolitique, IA générative qui bouleverse les métiers…).
Résultat: le plan prévisionnel est pris de court.
2. La Seconde Fondation = l’équipe Développement RH
• Dans le roman : un groupe discret, formé pour corriger les écarts du Plan.
• Dans l’entreprise : une cellule de SWP / People Analytics qui reste en veille permanente, pas exposée au quotidien opérationnel, capable de prendre du recul et d’anticiper.
Leur rôle n’est pas de gérer les micro crises, mais de protéger la trajectoire long terme.
3. La force de la Seconde Fondation : l’adaptabilité collective
• Dans le roman : elle n’a pas la puissance brute du Mulet, mais elle agit en réseau, avec discipline et coordination.
• En RH : on ne peut pas lutter frontalement contre la disruption (par exemple: impossible d’empêcher l’IA de transformer les métiers de l’entreprise). Mais on peut adapter l’organisation, redistribuer les compétences, former, réallouer les ressources.
Un collectif bien développé l’emporte sur le génie individuel.
4. La stratégie : neutraliser plutôt que détruire
• Dans le roman : au lieu d’éliminer le Mulet, les télépathes de la seconde fondation “corrigent” son ambition et l’intègrent au Plan.
• En SWP : on ne peut pas supprimer le risque de disruption (pénurie de talents, IA, nouvelles attentes des collaborateurs). Mais on peut canaliser ses effets, la transformer en opportunité (par exemple: accueillir l’IA comme un outil d’augmentation des capacités des collaborateurs plutôt que comme une menace).
La clé est de chercher à accompagner le changement, pas à l’empêcher.
5. Résultat : retour à l’équilibre
• Dans le roman : après la mort du Mulet, l’Histoire reprend sa trajectoire.
• En SWP : une fois la crise ou la rupture intégrée dans le modèle (nouveaux métiers créés, plans de formation accélérés, nouvelles filières de recrutement ouvertes), l’organisation retrouve une trajectoire soutenable.
Le rôle du SWP est d’amortir le choc et de ramener l’organisation dans le “couloir” du plan.
Références pour aller plus loin:
Isaac Asimov - Le cycle de Fondation Tome 1 : Fondation - Folio Science-Fiction, numéro 335 et ses suites.
Ross Sparkman - Strategic Workforce Planning: Developing Optimized Talent Strategies, éd. 2025
McKinsey.com - The critical role of strategic workforce planning in the age of AI
Cet article clôt les études autour de l’univers de Science-Fiction d’Isaac Asimov.
Changement d’ambiance pour le prochain article, qui nous emmènera du côté du film Minority Report avec Tom Cruise, adapté de la nouvelle de Philip K. Dick!



